Design
Conception graphique
Accessibilité
Publié le 30 janvier 2026

Le projet Luciole a débuté il y a une dizaine d'années, pour répondre au besoin d’améliorer l’accessibilité à la lecture pour les personnes déficientes visuelles en France. Rapidement adopté par une vingtaine d'éditeurs et des centaines de professionnels, le projet a évolué ces dernières années vers une nouvelle dimension de formation et sensibilisation des professionnels aux enjeux de lisibilité et d'accessibilité du texte, ce que nous souhaitions partager dans cet article.

Articlé rédigé par Jonathan Fabreguettes

Lisibilité et accessibilité

Soyons clairs dès le départ : l'accessibilité universelle n'existe pas en typographie. Il existe une grande diversité des besoins, et ce qui sera une aide pour certains publics constituera une gêne pour d'autres.

Prenons un exemple simple en édition : un ouvrage correctement composé en corps 20 permettra un meilleur accès à la lecture pour des millions de lecteurs malvoyants mais constituera une gêne pour une grande majorité de lecteurs clairvoyants, qui préféreront lire dans un corps plus petit. Nous parlons ici de la mise en forme du texte mais le même constat s'applique à la typographie : un interlettrage généreux sera une aide précieuse pour un lecteur malvoyant mais aura tendance à ralentir un lecteur clairvoyant, qui peut discriminer facilement des lettres plus rapprochées.

Ces exemples nous permettent de rappeler que le réglage du texte se fait à plusieurs niveaux interdépendants :

  • le choix du caractère typographique
  • la manière dont celui-ci est utilisé
  • la qualité du support de lecture

Prenons un autre exemple : un ouvrage composé avec un excellent caractère de lecture, avec une mise en page classique, sera pourtant difficilement accessible si le papier utilisé n'a pas une bonne opacité. Seuls les premiers niveaux ont été considérés : la qualité du support de lecture a été négligée. Contrairement aux exemples précédents (corps de lecture et interlettrage), la question de l'opacité du papier est un bon exemple de critère généralisable à tous les lecteurs.

Le point le plus problématique concernant la lecture et l'accessibilité n'est en fait pas tant de trouver le bon réglage pour un lecteur donné, que le fait de devoir parfois s'adresser simultanément à une multiplicité de lecteurs, aux besoins variés. Quelques rares métiers peuvent travailler sur mesure pour un lecteur : c'est le cas par exemple du transcripteur spécialisé. D'autres métiers s'adressent à une population de lecteurs relativement bien définie : c'est le cas de l'éditeur spécialisé en grands caractères.

D'autres métiers, enfin, travaillent pour une population extrêmement diversifiée : c'est le cas du designer qui conçoit la signalétique d'un lieu public par exemple. Plus le public est large, plus il devient difficile de réaliser des arbitrages sur les choix (typo)graphiques. C'est pourquoi il nous semble important d'avoir une bonne connaissance, à la fois des critères de lisibilité généralisables, et des besoins spécifiques à certaines populations de lecteurs.

Les critères généralisables

Nous avons listé ci-dessous 16 critères généralisables, qui nous semblent constituer une bonne base pour penser l'accessibilité à la lecture pour le plus grand nombre.

Si ces 16 points semblent constituer une base de réflexion relativement évidente, il est tout à fait courant de les voir négligés, y compris par des professionnels du champ de la déficience visuelle pour lesquels ils devraient constituer une base de travail systématique.

Ouvrons une parenthèse pour nuancer notre propos. Les designers font souvent volontairement le choix de ne pas avoir un document lisible. Jouer avec la lisibilité de la typographie, les contrastes de couleur, les tailles de texte, fait partie intégrante du métier de designer.

Notre objectif n'est pas d'orienter vers une uniformisation rigide des pratiques qui consisterait par exemple à dire que tout doit être idéalement composé en Garamond, en noir et blanc, aligné à gauche, etc. Il s'agit plutôt d'apporter quelques éléments essentiels aux professionnels, pour leur permettre d'améliorer l'accessibilité de leurs documents quand le contexte l'exige.

Les critères spécifiques

Nous avons listé cette fois un ensemble de 16 critères d'accessibilité au texte qui sont spécifiques au domaine de la déficience visuelle. Lorsque nous mentionnons par exemple "augmenter" ou "réduire" tel paramètre, cela s'entend au regard des réglages habituels pour une personne clairvoyante. Ces critères sont, pour la plupart, essentiels pour un lecteur malvoyant. Bien sûr, certains de ces critères peuvent également bénéficier à d'autres lecteurs mais ils ne sont pas généralisables.

Il convient de rappeler que ces critères s'additionnent aux critères précédents, et ne sauraient suffire à garantir à eux seuls une bonne accessibilité à un lecteur malvoyant.

Il est aussi intéressant de noter que l'usage d'un corps de lecture plus important ne peut pas être généralisé : comme nous l'avons évoqué en début d'article, une déficience visuelle peut être liée à un champ visuel très réduit (même si en pratique cela concerne beaucoup moins de lecteurs), et un caractère agrandi peut alors constituer une gêne.

Nous avons également volontairement laissé de côté certains critères d'accessibilité numériques du WCAG / RGAA, comme par exemple l'alternative textuelle aux images. Ces critères sont bien sûr essentiels à une bonne accessibilité numérique mais ils ne concernent pas toujours l'accès aux textes proprement dits, plutôt l'accès au contenu sémantique au sens large. Et une bonne partie d'entre eux rentrent dans le cadre des critères déjà évoqués précédemment.

L'accessibilité : une histoire de listes ?

L'accessibilité du texte se résume-telle à des listes de critères ? En grande partie mais pas seulement.

Pour les professionnels qui travaillent au quotidien sur ces enjeux, la connaissance et la validation de ces critères sous forme de listes constitue un outil simple, et très efficace. Mais une liste manque de nuances : augmenter l'interlettrage, oui mais jusqu'à quel point ? Utiliser un papier pas trop blanc, oui mais jusqu'à quel point ? etc.

Une longue pratique professionnelle au contact des lecteurs, et au contact d'autres professionnels de terrain, vient apporter des éléments de réponses à ces questions − dont chacune mériterait un article à elle seule. C'est tout l'enjeu des formations que l'équipe du projet Luciole propose aux étudiants et aux professionnels. Avec le constat que ces critères sont parfois difficiles à concilier avec la pratique : un éditeur en grands caractères devra ainsi résoudre l'équation complexe qui consiste à produire des livres avec un corps de texte important, un fort interlignage et un fort interlettrage, tout en préservant un nombre suffisant de signes à la ligne et un coût de production raisonnable pour ces ouvrages. Car l'accessibilité de l'écrit est aussi une accessibilité... financière.

De la même façon, nous l'avons évoqué précédemment, un designer qui s'adresse au plus grand nombre ne pourra pas fournir un support parfaitement adapté à chacun, et devra faire des choix. Il s'agira, encore une fois, de faire des concessions, et il nous semble que cette structuration en listes (critères généralisables et critères spécifiques) est une méthode efficace pour avoir à disposition une base de réflexion claire, à partir de laquelle opérer des choix éclairés et argumentés.

Chaque professionnel devrait donc avoir à sa disposition au moins deux listes (l'une généraliste, l'autre spécifique à son domaine d'activités) ; et dans le cas, finalement très courant, où le professionnel est amené à s'adresser à des publics qui varient, il devrait disposer de tout un éventail de listes complémentaires : critères "presque" généralisables, critères spécifiques aux principaux handicaps, critères de rédaction pour produire des textes faciles à comprendre, critères de structuration pour organiser logiquement les contenus.

L'accessibilité universelle est, comme nous l'avons expliqué, un idéal inatteignable pour le texte : il est important de rappeler, et de revendiquer, la spécificité des besoins de chacun. Ce constat rend d'autant plus nécessaire l'adoption d'une démarche construite et argumentée. Les bonnes pratiques d'accès au texte demeurent encore largement méconnues et trop peu mises en œuvre, alors même qu'elles pourraient parfois l'être de façon simple, rapide et peu contraignante, dans l'intérêt d'un très grand nombre de personnes.

Jonathan Fabreguettes

Jonathan Fabreguettes est diplômé de l'École Estienne, de l'Université Paris 13 et de l'Université Jean Monnet. Il dirige depuis 17 ans la fonderie typographies.fr, spécialisée dans les problématiques liées aux systèmes d'écriture, et dont le travail a reçu de nombreux prix internationaux. Il travaille depuis 10 ans au CTRDV comme transcripteur spécialisé, coordinateur projet et formateur.

Pour plus d'informations sur le projet Luciole et les formations proposées : www.luciole-vision.com — contact@luciole-vision.com